Il n’a jamais supporté la captivité.
Et par réaction, il est devenu un champion de l’évasion.
Pour Georges de Caunes enfant, la captivité, ce fut d’abord l’éducation imposée par son collège de jésuites à Toulouse.
Sa première évasion fut le sport et particulièrement le rugby.
“Le sport a été, dès mon plus jeune âge, ma meilleure ouverture sur le monde” (1).
Sa deuxième captivité d’adulte : l’armée.
Son service militaire avait été une contrainte qui lui rappelait le collège.
Il n’en garde que de mauvais souvenirs : d’abord, la drôle de guerre n’a plus été drôle quand elle a tourné à la déroute, et l’a conduit, victime d’un éclat d’obus, à l’hôpital de Poitiers. Ensuite, ses démêlés avec la justice militaire et ses tribunaux qu’il ne prend pas assez au sérieux, l’ont conduit en prison pour des peccadilles.
A l’armistice encore bien éloigné de la paix, il est ballotté par des évènements rocambolesques qui l’amènent, tour à tour, à s’engager dans la police pour se dégager, dès qu’il comprend ce que l’on attend de lui. il est, ensuite, pressenti pour devenir chansonnier au théâtre de “Dix Heures”. Il est, enfin, recherché pour le travail obligatoire en Allemagne, et sous une fausse identité, il devient, pendant l’Occupation, commis voyageur pour le compte des économats. Son parcours devait le conduire au maquis pour participer à la libération et se libérer lui-même.
Mission remplie et redevenu civil, il revient d’abord en région toulousaine auprès de sa mère. Licencié en droit, en quête d’un emploi, il “monte” à Paris pour y faire carrière, sans trop savoir laquelle.
Il trouve d’abord sa voix à la radio. Il pige à la RDF (Radiodiffusion Française). Puis, il rencontre son destin en rencontrant Paul-Emile Victor. Il est séduit par l’homme et ses projets. Bien que marié et bientôt père de deux enfants, il s’engage à l’accompagner dans ses trois expéditions polaires au Groëland entre 1948 et 1951.
Pour le premier voyage, il reçoit mission de ramener échos sonores et ambiances pour la RDF qui lui confie un appareil d’enregistrement Wire Recorder, lequel pèse quarante kilos et fonctionne à l’électricité. Le seul inconvénient est que le Groeëand n’a pas d’électricité.
“A mon retour, explique-t-il, Ia RDF diffusera mon carnet de bord et, par la même occasion l’hymne national groënlandais Nunaport utorkarssuangaravit.”
« Jugement sévère »
Revenu sur terre (la sienne) et à son métier de journaliste, il a beaucoup à dire et à écrire.
A la création du premier J.T.
Il est de la première équipe du journal télévisé de Pierre Sabagh, dont il n’entretient pourtant le mythe historique, à en croire ses jugements plutôt sévères : Le « J.T » multiplie les sujets d’agences de la plus extrême banalité, courses d’autruches en Australie ou élection de la reine de beauté en Papouasie-Nouvelle Guinée, auxquels nous ajoutons nos morceaux de bravoure. Tout ce qui bouge est dans notre collimateur à condition de ne pas dépasser la banlieue parisienne....Cette caricature de l’actualité s’accentue par nos commentaires. Tchernia et sa bonhomie, Dumayet et son onction, Darget et sa façon si particulière de détacher les mots comme des flèches. Pierre Sabagh régnait avec satisfaction sur ce petit monde estudiantin.”
On comprend mieux sa deuxième escapade vers des horizons plus aérés. Selon son expression, il répondra à “l’appel de la meute “pour une nouvelle expédition au Groêland. “ je choisis de nouveau la tempête, le blizzard, le gel, les conserves, les nuits sans lune, la fatigue, le découragement, les chausse-trapes, les crevasses de préférence au ronron du JT et aux premières caresses de l’abondance et de la notoriété. J’achète la caméra 16mm de PEV et m’embarque le 25 avril 1951 sur un autre phoquier norvégien, avec mes copains, anciens et nouveaux des”ex-Polaires”. Là est ma famille.”
Son récit des souffrances endurées et des dangers affrontés est entrecoupé de traits d’humour de ce genre : “Je vis dans mon igloo une existence frileuse et réconfortante, tapi au fond de mon sac de couchage, sortant parfois une main maladroite pour transformer sur le primus, la glace en thé. La moindre maladresse m’ouvre la perspective de mourir brûlé au lieu de mourir gelé”
Et ce tableau final de son retour aux réalités de la télévision française retrouvée, dont il se méfie autant qu’elle se méfie de son esprit caustique: “L’aventure s’achève à la télé sur le plateau de “Rendez-vous avec...” où Jacqueline Joubert a installé un igloo de carton dont j’ai le plus grand mal à m’extraire, emmitouflé dans mes vêtements polaires et mourant de chaud sous la chaleur des projecteurs.. Jouant de l’ambiguïté de la situation, j’assaisonne mes commentaires de réflexions sur l’environnement qui valent à Jacqueline Joubert (2) la mauvaise humeur de quelques directeurs et la suspension pour ne pas dire la suppression de son émission.”
Le Robinson Crusoë d’une île inhumaine
En 1962-63, nouveau coup de tête ou originalité du personnage, ce qui n’est pas incompatible, mais aussi “scoop” d’un journaliste pas comme les autres, Georges de Caunes tente une nouvelle aventure, mais cette fois seul, en complet isolement et en totale rupture avec le monde des humains.
Il entend vivre en vrai (pour pouvoir la raconter) l’aventure de Robinson Crusoë. Il se retire à Eiao, une île déserte des Marquises, en compagnie de son chien Eder, d’un chat et d’un rossignol, relié avec la civilisation par radio, mais seulement pour émettre. Son matériel n’est pas agencé pour recevoir. Il peut se faire entendre mais, volontairement, ne veut plus rien entendre des autres.
Il dresse ainsi le cadre de son lieu de séjour : “L’Ile d’Eiao, à quelques degrés de l’Equateur, au Nord de l’archipel des Marquises se présente sous un aspect particulièrement rébarbatif. On n’en voit d’abord que des murailles noires culminant à 400 mètres apparemment inaccessibles. Contre cette forteresse vient se briser la houle du Pacifique.
Le mythe de Robinson Crusoë tourne autour de l’installation du héros dans un séjour enchanteur. Si l’on avait pu planter des arbres à Eiao, ils se seraient transformés en piquets. C’est toute la différence qu’il y a entre l’interprétation du romancier et celle du journaliste. Mon reportage et son cadre n’ont aucun rapport avec la romance de Robinson.
Eiao est déserte parce qu’inhumaine
Désireux de sortir du troupeau des humains, je me retrouvais donc mouton parmi les moutons, à la recherche de ma pâture, susceptible de retomber dans le lot commun de ceux qui attendent de la mort leur délivrance, et de l’au-delà leur libération.
Raison de plus d’aller une fois encore à contre-courant, de m’accrocher farouchement à la vie, soucieux non pas tellement de la gagner que de ne pas la perdre.
Ainsi dans la solitude de l’île, à la sueur de mon front, je gagnais ma vie et la possibilité d’en réapprendre l’essentiel. Le goût des choses simples, celui de l’ombre et celui de l’eau.
Il faut ajouter cet aveu de conscience professionnelle pour comprendre son acharnement à poursuivre son calvaire et sa mission impossible : “Le seul lien qui me rattachait au monde (en dehors des attaches familiales) était le contrat personnel passé avec Paul Gilson pour France Inter et avec Pierre Lazareff pour France-Soir”.
Robinson Crusoë et son île luxuriante, c’est de la littérature ou du cinéma. Dans la fiction, on peut gommer l’insupportable, dans la réalité il faut la supporter : le soleil et sa chaleur, l’absence de végétation ombragée, une faune squelettique et peu comestible constituée du mouton malingre “diable imbécile” et de la chèvre sauvage “diable malin”, le harcèlement permanent des moustiques et des “nonos”, bestioles infernales à vous rendre fou, qui s’incrustent à la peau. Ce régime qui lui avait fait perdre 18 kilos, il le supportait depuis quatre mois, “en économisant ma fatigue avec des raffinements d’Harpagon”, mais toujours riche de mes illusions”.
A ce moment critique, il reçoit une visite qui n’était pas celle de Vendredi, mais du Docteur Dugency, débarqué pour contrôler son état de santé et pour décider immédiatement de le faire évacuer (avec Eder le chien, Patisson le chat et le rossignol) à Nuku-Hiva pour recevoir les premiers soins nécessaires à la récupération de ses forces. Quelques semaines plus tard, Martine Carol l’accueillera à Tahiti, où il sera hospitalisé pour poursuivre son rétablissement. Il lui faudra près d’un an pour se remettre complètement de cette aventure...personnelle, si peu banale qu’elle ne pouvait être que la sienne.
Il ne reste jamais en place
En 1964, quand il peut reprendre normalement ses activités, il bénéficie d’une notoriété renforcée par son aventure à hauts risques et il revient à la télévision pour présenter le journal de 20h.
Il y est à son aise. Il sera même, à en croire certains échos repris par sa mère qui en était légitimement très fière, “le présentateur préféré du général de Gaulle “pour sa désinvolture à l’égard des sujets graves et de son imagination dans les jours creux”.
Une fois de plus, il ne s’incruste pas dans une fonction qui fait tant d’envieux parmi ses confrères.
En 1966, il met le cap sur le Mexique et sur les Etats-Unis pour y présenter des conférences.
Puis pendant trois ans, (66-67-69), il se consacre à RTL. En 70, il a changé d’ondes, il est à Radio Monte-Carlo, où il trouve son bonheur à exercer son art de parler pour informer et intéresser son auditoire, car “la station, écrira-t-il, m’a proposé de mettre mon coeur et ma raison à sa disposition”.
Toujours la bougeotte et la volonté, même dans les situations les plus enviables, de ne pas durer pour s’encroûter. Il reprend du service ou plutôt le service des sports de TF1 qu’il dirigera pendant trois ans. C’est lui, le premier, qui propose un contrat à la Ligue du football professionnel, pour retransmettre certains matchs du championnat.
Il est à l’origine, en France, sans en avoir tiré le moindre profit, des droits d’exclusivité de retransmission télévisée, qui font l’actuelle fortune du football professionnel.
Mais à ce poste clé pour le développement du spectacle et de l’économie du sport, il ne va pas s’éterniser plus qu’ailleurs.
Philippe Bouvard, fin connaisseur de l’ambiance de la presse audio-visuelle, avait prévenu ses collègues “Vous n’aurez pas à pousser Georges de Caunes dehors pour prendre sa place, laissez-le faire, il part de lui-même.
Irrité par ses responsabilités administratives, il ne supporte plus la paperasse, et quitte sa fonction de chef de service pour s’aérer, retourner sur le terrain, voyager dans les DOM-TOM. Il va, en particulier, assurer pour le CNRS une émission d’aventures scientifiques : “Le Monde selon Georges...”
Sa dernière apparition à l’écran, en juin 2004, dans l’émission de Sylvain Augier, “La Carte au Trésor” fut projetée après sa mort.
Lorsqu’il est pris d’un premier malaise, précurseur de l’embolie fatale, son épouse le prie de cesser toute activité et d’aller se reposer, ce qu’il accepte, en refusant toutefois de se séparer du numéro de L’Equipe qu’il vient d’acheter.
Anne-Marie, lui suggère : “Repose toi, d’abord tu le liras demain.” Réplique immédiate: “L’Equipe du lundi ne se lit pas le mardi...”
Le plus aventurier des journalistes.
Dans les années trente, quand il a pu prendre conscience que le sport n’était pas qu’un jeu, mais qu’il pouvait être un espace de liberté, de rencontre et de compréhension avec d’autres très proches ou très différents, la chronique sportive avait été sans doute, l’une de ses premières lectures.
Le sport comme le journalisme et, raison de plus, le journalisme de sport, ont allumé ses passions, dès sa jeunesse, ils ont, ensuite, participé à sa culture.
Même s’il a été le plus polyvalent, le plus curieux, le plus aventureux et même consciemment, le plus aventurier des journalistes, il n’a cessé d’être un journaliste sportif. Il a toujours été des nôtres, fier d’appartenir à l’Association des Journalistes Sportifs (AJS),dont il a été adhérentdurant 52 ans.
Il s’était proposé d’être auprès de nous pour l’organisation et l’animation, en cette année 2005, du Centenaire de la première société de journalistes à vocation mutualiste, soucieuse (bien avant la création du régime de la Sécurité Sociale) d’assurer une petite retraite à ses membres.
Rebelle à tout, sauf à l’amitié, Georges de Caunes reste avec nous pour la célébration du Centenaire .L’hommage qui lui sera rendu à Vallauris doit rester dans son style et son esprit : savoir ne pas se prendre au sérieux en évoquant sérieusement l’aventure sportive qui, avec lui, ne pouvait être qu’une aventure humaine.
Jacques Marchand
Président honoraire de l’AJS.
1- Les citations en italiques, sont extraites du livre de Georges de Caunes “Ma part des choses” Mémoires pudiques
(Editions (Le Pré aux clercs)
2-Jacqueline Joubert (récemment décédée, début 2005) deviendra sa deuxième épouse.